Atelier d'écriture

L’atelier d’écriture est l’occasion de jouer avec les mots, de faire entendre sa voix, d’écouter celle des autres, de se découvrir. C’est avant tout une expérience ludique, le plaisir de réaliser quelque chose et de le partager. À chaque séance l’animatrice propose de nouvelles consignes, qui servent de point de départ à l’écriture. Cette règle du jeu, par son aspect contraignant, permet de libérer l’imagination. On n’est plus devant une inquiétante page blanche, mais devant une proposition d’écriture, qu’on pourra à son gré suivre de près ou subvertir discrètement. C’est ce qui fait tout le sel de la lecture des textes : on se rend compte que chaque participant a traité la consigne de façon personnelle, provoquant la surprise, le rire ou l’émotion. Les échanges, qui se font dans un esprit curieux et bienveillant, permettent à chacun de prendre du recul sur son propre texte.

Quelques textes du 10e atelier


Les cinq sens

Je voudrais goûter ces cerises avant d’en acheter car la fois précédente, elles n’étaient pas assez sucrées à mon goût.
Je voudrais sentir quelques parfums plutôt fleuris, légers mais tenaces
Je voudrais toucher et goûter ce tableau tant ce plateau de fruits de mer semble réel
Je voudrais écouter ce disque de Madeleine Peyroux
Je voudrais voir le dernier film de Woody Allen à tout prix
Gigi

Je voudrais toucher les nuages.
Je voudrais entendre la coccinelle se poser sur la feuille.
Je voudrais voir ce qu’il y a là-bas, au bout, tout au fond de l’univers.
Je voudrais sentir cette odeur qui n’existe pas encore.
Je voudrais goûter à la neige éternelle au sommet de la montagne.
Sabine

Je voudrais entendre le bruissement du vent dans les arbres juste avant un orage.
Je voudrais entendre quelque chose à la philosophie.

Je voudrais voir des rhinocéros blancs évoluer dans la savane sud-africaine
Je voudrais voir plus clair dans le jeu des gens.

Je voudrais sentir l'odeur de la rosée par un frais matin de printemps.
Je voudrais sentir que je n'existe pas pour rien.

Je voudrais toucher en aveugle pour redécouvrir le monde.
Je voudrais toucher le coeur des gens que je rencontre.

Je voudrais goûter... tout de suite parce que j'ai faim.
Je voudrais goûter au plaisir d'être immortel durant une minute.
Pascal


Lettres entre voisins


Mademoiselle,

Je suis le locataire du 6-A, autrement dit, votre voisin de pallier. Je me permets de vous écrire, car je ne vous croise jamais ; et quand je sonne, vous ne m’ouvrez jamais la porte. Or il faut absolument que les choses changent, car je n’en peux plus. De quoi ? demanderez-vous. Eh bien, de vos chats. Oui, mademoiselle Dupré, vos innombrables chats me rendent marteau. Savez-vous qu’ils jouent au black jack toute la journée, en s’enfilant bière sur bière, qu’ils jurent comme des charretiers quand ils perdent, qu’ils en viennent souvent aux mains (je veux dire aux pattes), et que parfois ils jettent les cannettes de bière par les fenêtres ? Et je ne parle pas des trois petits que vous avez imprudemment inscrits au conservatoire municipal, et qui font des gammes toute la matinée. Croyez-moi, la Méthode Rose exécutée par un chaton débutant, c’est quelque chose ; alors trois chatons… Dans ce cas, « exécutée » n’est pas un vain mot. Il y a aussi cette petite chatte qui se prépare sans doute à un radio-crochet, et qui chante du Céline Dion à tue-tête ; et là encore, « tue-tête » est bien le mot, croyez-en ma pauvre tête cabossée. De plus, elle porte des vêtements tout à fait inconvenants pour son jeune âge. Je le sais, car c’est elle qui m’a ouvert la porte la dernière fois que j’ai tenté de venir vous voir. Elle portait une micro-jupe, un bustier ridicule, ses deux oreilles étaient piercée, une horreur. Derrière elle j’ai aperçu les mâles autour de la table de black jack, ainsi qu’un sinistre individu de type siamois, accoudé à une étagère, qui me dévisageait sévèrement. Je n’ai pas insisté, et je suis rentré me barricader chez moi. Je les entendais ricaner derrière la cloison ; ils se moquaient de moi, c’est certain.

Mademoiselle Dupré, cette situation est insupportable. Je ne peux pas vivre ainsi dans la terreur d’une bande de chats. Je suis sûr qu’il existe une clause dans le règlement de copropritété, stipulant qu’on ne peut héberger des chats hooligans et des chattes de mauvaise vie, ni même laisser des chatons massacrer un piano sans surveillance. Je compte sur vous pour trouver une solution au plus vite ; sans quoi je serai dans l’obligation de sous-louer mon appartement à une famille de dobermans, et alors, on verra qui rira le dernier.

Salutations,

Gilles Brugnon.
Vanessa


A l’attention de Monsieur Gilles Brugnon (appartement 6-A)

Mon Cher Monsieur,

C’est hier soir, en entrant dans mon appartement, que j’ai pris connaissance de la lettre que vous avez glissée sous ma porte et dont les termes n’ont pas manqué de me surprendre.

Tout d’abord bouleversée j’ai voulu vous rendre visite, puis, me suis ravisée, par peur, je vous l’avoue.

Que vous arrive-t-il ?

Vous me connaissez, Monsieur Brugnon, depuis maintenant onze ans. Nous sommes les plus anciens habitants de ce petit immeuble et, étant tous les deux célibataires, nous avons pris cette habitude, fort agréable, de nous rendre régulièrement chez l’autre pour discuter, emprunter le journal ou partager un gâteau.

Pourquoi dois-je vous le rappeler, et par écrit ?

Souvenez-vous que ma pauvre Mounette est décédée il y a cinq ans.

Elle avait d’ailleurs l’interdiction d’amener ses petits camarades de jeu à la maison et jamais elle n’aurait eu d’aussi mauvaises fréquentations.

Comment aurait-elle appris à jouer au blackjack alors que moi-même je n’en connais pas les règles ?

Quant à l’alcool n’en parlons pas, elle ne buvait que du lait frais.

C’était une petite chatte délicieuse, fort polie et très attentionnée. Vous-même ne cessiez de louer ses qualités. Je vous soupçonnais d’ailleurs d’être amoureux d’elle et vous avoue en avoir été parfois légèrement jalouse mais seulement légèrement.
Sa mort vous aurait-elle autant bouleversé ?

Quant à votre idée d’accueillir une famille de dobermans, nous en avons déjà discuté à plusieurs reprises. Vous savez ce que j’en pense. Ces chiens-là sont peut-être très affectueux mais ils prennent trop de place. Et n’oubliez pas que le règlement de copropriété les interdit.

Mon cher Monsieur Brugnon, malgré votre lettre ma porte vous sera toujours ouverte. N’hésitez pas à me parler de vos soucis. Venez ce soir à dix-neuf heures, je ferai un gâteau au yaourt et, si vous le souhaitez, nous évoquerons Mounette.

Votre amie, Gisèle Dupré.

P.S. : Ne pourrions-nous pas nous appeler par nos prénoms ?
Sabine

***

Monsieur,

J’ai emménagé, il y a dix jours exactement, dans la maison voisine de votre ferme, celle de gauche avec le portail vert. Vous n’avez pas encore eu le plaisir de faire ma connaissance. En effet, je suis là pour me reposer, me sevrer des mondanités et autres réjouissances de la vie parisienne et, surtout, finir mon sixième roman que j’ai eu tant de mal à commencer. Pour ne rien vous cacher, c’est mon éditeur, que je considère comme mon médecin, qui m’a fortement conseillé de me mettre au vert et qui m’a loué cette maison en espérant que j’achèverai enfin son futur prix Goncourt.

Mal lui en a pris !

Je ne supporte plus votre coq qui tous les matins à six heures précises me réveille brusquement alors que j’essaie de retrouver un rythme de sommeil normal et propice à la réflexion et l’écriture.

Ne parlons pas des poules qui caquètent à longueur de journée. Merci de les faire taire au plus vite.

Pourriez-vous également éviter de circuler avec votre tracteur qui me coupe l’inspiration à chaque fois qu’il sort du hangar et que j’entends encore alors qu’il est à l’autre bout du village ? Et une fois le bruit disparu, je ne cesse de tendre l’oreille tant je redoute son retour ! C’est inadmissible.

En outre, puis-je vous parler de l’odeur nauséabonde qui se dégage de ce qui semble être un tas d’herbe pourrie qui se trouve de l’autre côté du mur ? Qu’est-ce que c’est ? Vous semblez n’en avoir aucune utilité. Aussi, ayez l’amabilité de bien vouloir m’en débarrasser.

Enfin, il était inutile de déposer devant mon portail ce panier garni. Sachez que je ne mange pas de lapin, que je n’apprécie que les tomates parfaitement rondes et que les fraises me donnent de l’urticaire.

Si vous n’agissez pas rapidement pour supprimer ces nuisances intolérables, je n’hésiterai pas à demander à mon éditeur de vous envoyer son huissier.

Votre voisin.
Sabine


Monsieur,

J'aurais en effet aimé avoir le plaisir de faire connaissance mais je pense que le plaisir ne caractérisera en rien notre prochaine rencontre.

Je suis désolé d'apprendre que votre portail est vert et que vous vous adonnez à l'activité futile de l'écriture.

Je me réjouis, en revanche, d'apprendre que votre éditeur montre des aptitudes à la médecine. Il est toujours utile de s'entourer de personnes polyvalentes.

En ce qui concerne le chant de mon coq, je crains de ne plus être en mesure de vous aider. Lui et moi ne nous parlons plus depuis qu'il chante le matin avec cinq minutes de retard, à six heures cinq. Je vous invite donc à le contacter vous-même pour tenter de lui faire entendre raison.

Pour ce qui est des poules qui caquètent, dois-je prendre cette remarque au sens prompte ou figuré ? Ma femme et ma fille sont de vraies pipelettes et je leur en ai souvent fait la remarque. Je pense que votre prestige d'écrivain aux cinq romans publiés dans le plus grand anonymat saura les faire taire d'admiration.

Je crains que votre remarque au sujet de mon tracteur ne me concerne pas. Je ne possède aucun tracteur... À moins que votre vocabulaire limité ne vous permette pas de faire la distinction entre un tracteur et une moissonneuse.

Pour ce qui est de l'herbe pourrie, que d'aucuns nomment fumier, je viens de lui trouver une nouvelle utilité dont vous aurez très bientôt connaissance.

Je vous présente toutes les plus plates excuses concernant le panier garni, qui la prochaine fois, je vous le promets, sera vide.

Enfin, je serai heureux d'accueillir l'huissier de votre éditeur, qui n'est autre que mon beau-frère et qui se fera un plaisir de vous débarrasser de votre panier garni.

Salutations,

Votre voisin.
Pascal
***

Cher voisin,

J'ai appris que vous veniez de fêter vos cinquante ans et je m'en réjouis pour vous mais il serait dommage que cette célébration soit la dernière de votre vie.

Durant votre soirée mémorable de samedi dernier, soirée dont je n'ai pas perdu une miette, ayant été maintenu éveillé par les beuglements de la piètre chanteuse que vous aviez recrutée pour l'occasion, j'ai eu de nombreuses fois la tentation de rejoindre le réseau Al-Qaida pour que vos invités s'éclatent littéralement et que votre réception puisse légitimement porter le nom de surboum... mais je n'en ai rien fait, sans doute par sens civique.

Certes, mes murs ont fortement tremblé du fait de la caisse de résonance que forme la configuration en U du bâtiment mais ces tremblements n'étaient rien en comparaison de ceux dont vous serez pris lorsque je vous aurai organisé la visite de quelques tueurs à gages et autres psychopathes.

Sachez que je ne vous en veux pas personnellement d'être ce que vous êtes (peut-être votre incapacité à respecter vos voisins est-elle due à une déficience mentale congénitale). Après tout, ma propre incapacité à supporter le bruit m'a bien amené à opter pour une "solution finale".

C'est donc dans un pur souci de bon voisinage que je me permets de vous écrire aujourd'hui pour vous prévenir que j'ai pris votre chatte Ninou en otage et que je ne la relâcherai que lorsque vous aurez définitivement déménagé. Incidemment, le propriétaire du restaurant chinois de notre immeuble m'informe que Ninou aurait tout à fait sa place sur son menu, au besoin.

Pour conclure, cher voisin et ami (nous sommes en effet amis puisque je participe à vos soirées d'anniversaire), vous disposez précisément de trente jours pour trouver un logement, au minimum, à cent kilomètres d'ici, faute de quoi Ninou passera littéralement à la casserole.

Dans l'attente de votre reponse et de votre déménagement,

Votre voisin qui vous veut du bien puisqu'il vous invite à voir du paysage.
Pascal

Très cher voisin,

J’ai pris connaissance de votre lettre avec l’attention nécessaire. Je me rends tout à fait compte à la lecture de cette missive, de la grande colère qui vous anime et qui vous a permis de développer au fil des lignes, une remarquable imagination, riche en vocabulaire coloré et vif, un style rapide cinglant mais non dépourvu d’un certain humour.
Enfin, un texte d’une grande richesse que je me suis permis de lire à mon mari ainsi qu’à mes 2 enfants. Je n’ai pas hésité à leur vanter vos mérites de narrateur après cette lecture, et en relisant même 2 ou 3 passages bien appuyés, frappant au cœur comme l’épée d’un preux chevalier.
Et, oui, votre littérature nous a tous chaviré pendant au moins 2 grosses heures.
J’ai même dû relire encore une fois le texte plus lentement à mes chérubins qui refusaient de s’endormir sans cela.
Très cher voisin, s’il vous plaît, envoyez-nous très bientôt une nouvelle lettre, nous l’attendons tous avec une impatience fébrile. Nous ne regardons plus les programmes de la TV qui nous paraissent bien fades depuis votre envoi.
Nous n’avons plus qu’une chose à vous dire : MERCI

P.S. : Oh ! J’oubliais, nous sommes vos jeunes voisins asiatiques du 4è étage, je crois bien qu’une petite erreur s’est produite au moment où vous avez glissé l’enveloppe dans la boîte aux lettres
Oh ! Une dernière chose à vous dire, j’ai une excellente recette de canard laqué pékinois que ma maman m’a transmise ; si vous voulez vous débarrasser de la petite chatte Ninou, nous l’accueillerons au sein de notre famille qui adore les petits chats.

M et Mme Huong Nah Sue
Gigi

***

Mademoiselle Marguerite Pochon
2è étage porte B

Monsieur Durantin,

Vous allez certainement être surpris par ce courrier qui ne va peut-être pas vous être agréable. Mais je ne tiens pas à l’être… agréable, je veux dire !
J’habite comme vous le savez au 2è étage de la Résidence des Acacias, exactement en-dessous de votre appartement.
Depuis mon arrivée, il y a 10 ans, je réside dans cet appartement très paisiblement….
En effet, jusqu’à présent, rien ne venait jamais perturber, en dehors du chant des oiseaux du parc voisin, mes journées et mes nuits ; car, Monsieur Durantin, je vous parlerai également de la mauvaise qualité de mes nuits depuis que vous demeurez au-dessus de moi ! C’est absolument infernal ce bruit fracassant que vous produisez et tout simplement insupportable.
Je sais qu’en tant que musicien, vous vous devez de suivre un entraînement quotidien mais vous  conviendrez aisément qu’entendre le son du cor à 3 heures du matin est d’une rare cruauté !
Je n’ai rien contre la musique, croyez-le bien, de mon côté, je joue du piano (avec sourdine) pendant 2 heures chaque jour.
Monsieur Durantin, je vous demande instamment de cesser de jouer aussi fort et à des heures aussi tardives.
En revanche, et ce serait pour moi un grand plaisir, j’aimerais vous recevoir un jour dans mon salon de musique afin de partager ensemble des moments musicaux. J’ai par ailleurs, reçu récemment de mes amis séjournant en Inde, un excellent thé aux mille parfums exotiques à déguster en bonne compagnie.
Cher Monsieur Durantin, ou me permettrais-je de vous appeler « Edouard »…... je n’ai plus qu’une seule question : QUAND viendrez-vous me voir ?

Signé : Marguerite
Gigi


Mademoiselle Pochon,

Me voilà bien surpris par votre lettre ! Ce qui est bizarre, c’est que je pensais justement à vous laisser un mot à propos du piano, parce que moi, la musique, c’est pas trop mon truc. Je suis militaire à la retraite, alors moi, les fleurs, la musique, tout ça, ça me laisse froid. Mais comme on dit, tous les goûts sont dans la nature ; c’est pour ça que finalement, je vous ai laissée tranquille. Je me suis dit : la p’tite dame avec son piano, après tout, c’est pas trop dérangeant ; et à part ça, elle me fout la paix. Donc je vous ai pas fait une scène pour le piano. Mais là, c’est vous qui êtes pas contente, et ça m’a pris bien du temps de comprendre pourquoi ! Comme si j’étais du genre à jouer du cor, pourquoi pas du pipeau, pendant qu’on y est. Et puis finalement ça m’est venu : le bruit que je fais à trois heures du matin, ben c’est simple, c’est que je ronfle ! Vous y êtes pas habituée, ça se comprend, vous avez pas dû souvent… Enfin, bref, ça vous change. C’est vrai que j’ai du coffre. Je suis désolé de vous réveiller comme ça ; mais j’y peux rien, si je ronfle. Peut-être que, maintenant que vous savez d’où vient le bruit, ça vous dérangera moins. Vous pourrez continuer à dormir dans votre lit de plumes (je vous imagine dans un petit lit tout doux !), et quand vous m’entendrez ronfler ce sera comme si j’étais dans votre rêve, comme ça vous vous réveillerez pas.

Quant à votre gentille invitation, c’est pas de refus, à condition que vous me trouviez une boisson d’homme pour accompagner votre thé, par exemple un petit whisky. Comme vous le voyez, je ne suis pas musicien, et peut-être pas aussi raffiné que vous l’espérez ; mais je suis un bon gars ; si vous avez besoin de quelqu’un pour déplacer le piano ou autre chose, je pourrai vous être utile. C’est bien aussi d’être un peu différents ; on se complète.

Au plaisir, comme on dit, Mademoiselle Pochon ! Je suis chez moi tous les soirs à 19 heures.

Major Durantin
Vanessa